Idées : « penser la prospérité sans croissance »

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La Grand Place de Lille, mardi

« Comandante Che Guevara ». Voici l’air qu’on pouvait entendre mardi midi sur la Grand Place de Lille, qui s’était vêtue de son plus bel habit de révolutionnaire. C’est avec passion et fierté que la foule a entonné « Hasta siempre », nous ramenant au temps de la révolution cubaine et de la gloire du Che. Et nous aurions pu entendre résonner cet air toute la semaine, puisque les manifestants n’ont pas chômé. Enseignants, taxis, agriculteurs, contrôleurs aériens… Des rouspétages contre la réforme du collège pour certains, au tirage de la sonnette d’alarme en vue d’une chute sans fin des prix de vente pour d’autres, en passant par la guéguerre VTC/taxis et une baisse du pouvoir d’achat, chacun avait son mot à dire.

Face à cette kyrielle de revendications, on ne peut nier que quelque chose coince dans notre société. Mais quoi ? Tentons d’aller au plus simple. Si c’est l’économie et la croissance qui vont mal, pourquoi ne pas s’essayer à un autre modèle économique ? Prospérité et croissance nous semblent être indissociables, mais qu’adviendrait-il si on pensait l’un sans l’autre ? C’est du moins l’idée de Jean Gadrey, économiste et professeur d’économie à l’Université Lille 1, exposée à Sciences Po Lille à l’occasion d’une conférence organisée par le café philo.

Nécessité de s’en sortir avec la « croissance verte »

C’est tranquillement assis sur son fauteuil que Mr Gadrey nous a expliqué pourquoi aborder la prospérité sans croissance était selon lui le modèle à adopter. Il nous a d’abord rappelé que cette théorie, de l’économiste anglais Tim Jackson, ne faisait pas un tabac chez les économistes « car il est rare qu’une espèce lâche la branche sur laquelle elle est assise ». A l’entendre, il est nécessaire que nous nous engageons dans cette voie. « Plusieurs séries de constat conduisent à retenir cette hypothèse. » Aujourd’hui, il faut une corrélation entre les pressions écologiques et la croissance économique mondiale, ça tombe bien, on pourrait « s’en sortir avec la croissance verte ». Mr Gabey n’oublie d’ailleurs pas les beaux discours de la COP21, qui ne trouvent pas d’écho dans les pratiques politiques de la vie publique. Autre argument en faveur de ce futur sans croissance : vie-t-on forcément mieux là ou le PIB est élevé ? Pour notre conférencier, il y a des seuils à ne pas dépasser. « Pas plus de 20 000 dollar par an, or en France nous sommes à 35 000… ». Le problème avec le PIB, est qu’il est « fait pour refléter la richesse produit par la sphère monétaire mais pas n’a pas de critères de bien être». L’idée est bien de « rendre heureux, sans connotation d’abondance matérielle ». 

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Sur la Grand Place de Lille, mardi

Moins de biens pour plus de liens 

Vous l’aurez compris, il faut envisager le futur sans croissance. De quoi dédramatiser la croissance hexagonale à 1,1% pour l’année 2015… Pour ce faire, Mr Gadrey nous propose des concepts autres, que ceux que nous avons déjà, pour réfléchir. Parmi ces concepts alternatifs, on retrouve celui de « prendre soin plutôt que produire ». Que le professeur d’économie oppose au modèle «des sociétés dominées par les catégories de production des biens de consommation ». Et prendre soin de quoi au juste ? Des personnes, du lien social, des objets, de la nature/bien commun, et de la démocratie. Les élites politiques ont décidé du primat de la production, mais nous pouvons changer les choses. Voici le message que sous-entend Mr Gadrey. Autre concept, celui de « la qualité plutôt que la quantité » suite à un constat de « sacrifice des qualités sur l’autel des quantités, sous l’emprunte des biens consommés ». L’économiste prône une transition vers une économie qualitative, faisant usage de philosophie morale et politique. En somme, moins de bien pour plus de lien.

Son exemple : l’agro-économie 

Dernière remarque de l’économiste qu’on pourrait imaginer adressée tout droit à la ministre du travail. « Je veux insister sur le fait qu’on ne doit pas attendre la croissance pour créer des emplois ». Et d’enchaîner avec un exemple, fidèle à son mode de pensée. « Supposons qu’on remplace l’agriculture chimique par de l’agro-écologie de proximité, des circuits courts à production identique en quantité, cela créerait 40% d’emploi en plus, car les méthodes nouvelles exigent plus de personnel ». Une perspective où la production stagnerait, mais où l’emploi se trouverait récompensé. Un projet qui se défend, mais qui pourrait être qualifié d’idéaliste. Après un tel discours, les questions fusent. Notamment, comment financer ces nouveaux emplois, si est exclue l’idée de croissance économique ? A cette interrogation, Mr Gadrey nous perplexe. « La non-utilisation des pesticides générera mois de couts, sans compter que l’offre en agriculture biologique est inférieure à la demande ». Cela reste à voir.

Mélina Fritsch

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